Afrique / Mode : « A mes débuts, je n’avais pas de machine à coudre, j'en louais une à 1500f CFA par mois »

Pathé’O, dans son 3è atelier ouvert depuis 1988 à Treichville à l’avenue 19 rue 22 barrée, le jeudi 17 juin 2021



Il y’a quelques semaines, Pathé’O, couturier, tailleur, styliste, commémorait, à Abidjan, 50 ans de carrière. 50 années trop vite écoulées, selon ses dires, au cours desquelles il a réussi à se faire un nom dans cet écosystème, au point d’être fait officier de l’ordre national de l’Etat de Côte d’Ivoire, le 29 mai 2021. Comment de Guibaré, son village natal à 87 km de Ouagadougou, dans le centre-nord du Burkina Faso, Pathé Ouédraogo, Directeur Général de la Maison Pathé’O, est-il parvenu à devenir une icône de la mode ivoirienne et africaine ? Interview.

 

Afrik-une : Vous célébriez, il y’a un mois, 50 ans de présence dans la mode ivoirienne et africaine. Comment avez-vous vécu ces instants ?

C’est l’aboutissement d’un travail de longue date, bien vrai que la couture soit un métier non considéré. En Afrique, nous n’avons pas encore pris conscience de l’importance de la mode. Cela dit, les gens se parfument et s’habillent. Mais ils ne savent pas que la mode est une mine qui peut offrir des emplois. La couture n’est pas un refuge pour les gens qui ont échoué à l’école ou ailleurs. C’est un métier noble comme tout autre.

Afrik-une : Ce cinquantenaire est-il, pour vous, synonyme d’accomplissement personnel ?

La mode est un renouvellement perpétuel. On ne peut pas dire qu’on a atteint notre but. Quand on parle de 50 ans, on a l’impression que c’est long, mais pour nous c’est un temps vite parcouru. Au fil du temps, on se dit que ce qui reste à faire est plus énorme que ce qui a été fait. La mode, au fur et à mesure que l’on s’approche d’elle, elle s’éloigne de vous. Chaque jour, il faut créer et innover, donc nous qui pratiquons la mode, nous vieillissons sans le savoir.  

Afrik-une : Depuis un demi-siècle, vous habillez, à travers le monde, des anonymes, des célébrités et même des chefs d’Etat et de gouvernement. Dites-nous, comment l’aventure a-t-elle démarré ?

Tout a commencé en 1969 à mon arrivée en Côte d’Ivoire du Burkina Faso. A l’époque, c’était un métier accessible pour des gens modestes comme nous, qui n’avons pas une famille aisée et des diplômes. J’ai, d’abord, fait cinq ans d’apprentissage de couture-homme chez mon premier maitre Gaoussou Bakayoko, à Treichville à l’avenue 6 rue 17. Et quatre ans pour me former à la couture dame, chez Cheick N’diaye, à l’avenue 7.

Après tout ce temps, je n’avais pas d’argent pour m’installer. J’ai encore fait six ans d’adaptation. C’est-à-dire, quand j’ai quitté mon patron, personne ne voyait mon travail parce que cela se faisait de bouche à oreille. Et c’est après quinze ans que nous avons commencé à travailler réellement. A mes débuts, je n’avais pas de machine à coudre. J'en louais une à 1500f par mois et le loyer était à 3500f, que mon collègue et moi payions 1750f chacun.

Quand j’ai fait mon atelier en 1985, j’ai été invité à une émission pour exposer mes créations. Je suis allé avec deux mannequins qui étaient des jumelles dans mon quartier. Quand le père des filles a vu ses enfants à la télé, il m’a convoqué à la police et j’ai dormi là-bas. En ce moment, on n’avait rien pour payer les mannequins. Après le défilé, ensemble on partait manger. C’est des choses pareilles que nous avons vécues, c’est inoubliable.

Ensuite en 1987, j’ai été le lauréat du « Ciseau d’or » en Côte d’Ivoire. Dans les règlements de cette compétition, le vainqueur devrait habiller miss Côte d’Ivoire dont la première édition était en 1988. C’est ce que j’ai fait et j’ai connu Paco Rabbane, à cette occasion. Voilà des étapes qui ont contribué à notre succès, sans oublier la rencontre de Nelson Mandela en 1998. Ce dernier est différent des autres chefs d’Etat, il aimait porter ce que nous fabriquons en Afrique, une sorte de publicité qui a propulsé notre image à l’international. Le complexe d’infériorité des africains ne donnait pas une visibilité à notre travail car du point de vue vestimentaire ils veulent ressembler aux blancs.


Une colonne de créations Pathé'O en coton, en faso-danfani et en tissu teint par des artisans locaux


Afrik-une : A l’époque, Treichville et quelques quartiers d’Abidjan comptaient de nombreux couturiers de renommée dont les œuvres sont peu connues des jeunes générations. Mais vous, vous traversez le temps. C’est quoi les secrets de cette longévité dans le métier ?

D’abord parce que je ne suis pas mort donc je continue de travailler. Beaucoup de nos contemporains ont été en France pour apprendre la couture, ils sont restés classiques. C’est vrai qu’ils habillaient des gens mais ces couturiers sont restés dans le sillage des autres. Moi, j’ai refusé cette vision, j’ai décidé d’avoir une ligne internationale pour habiller tout le monde. Avec cette option, nous avançons dans le temps sans disparaitre.

Afrik-une : Quand vous posiez vos premiers pas dans la couture en 1969. Croyiez-vous faire une si longue carrière ?

A l’époque le métier de couturier n’avait pas de carrière. Le métier n’existait pas, il ne contribuait pas au développement. Ce n’était pas un métier d’avenir. Ceux qui avaient le pouvoir d’achat s’habiller en Europe. Mais, c’est à force de développer le domaine qu’on réussit.

Afrik-une : D’où vous vient toute cette inspiration qui précède chacune de vos créations ?

Moi, j’ai appris à travailler. Je ne sais rien faire d’autre que ça. Si en 50 ans, je ne suis pas capable de le faire, c’est qu’il y a un problème. Je pense qu’il faut toujours apprendre, s’appliquer et prendre au sérieux ce qu’on fait. Ainsi on avance.



"L'habilleur des chefs d'Etat'' comme l'appellent certains proches contribue également à la valorisation de la beauté féminine...



Afrik-une : Aujourd’hui Pathé’o, c’est une marque que tout le monde s’arrache. L’histoire ne s’est pourtant pas construite sur un coup de baguette magique. Les échecs et les obstacles, vous en avez connus. Quelles sont les difficultés que vous avez dû surmonter ?

Vous savez, le parcours d’un couturier en Afrique est fait d’incertitude. Chaque fois que vous sortez dans la rue ou partez à un évènement, vous vous demandez quel est l’impact de votre travail, car vous ne voyez personne porter l’un de vos vêtements, le reflet n’y était pas.  L’échec d’un couturier ce n’est pas forcément dans la pratique du métier, c’est l’entourage, c’est la visibilité. Le monde qui vous entoure, si vous n’avez pas un moral de fer vous ne pouvez pas continuer. On a compris que tout est faux autour de nous, la réalité c’est nous. C’est celui qui croit à ce qu’il fait, et moi je suis arrivé à ce stade.

Afrik-une : Quelles sont les valeurs, les qualités, qui ont conduit ces années d’activité, que vous recommanderiez aux jeunes couturiers ?

Je recommande aux gens la patience, le courage et le temps. Ce n’est pas un métier ou l’on devient facilement riche. C’est un cheminement, c’est un parcours. Combien coûte une chemise pour qu’on puisse économiser ?  Mais il faut y croire, bien vrai qu’il y’a des difficultés, il faut être utile.

Il faut s’organiser pour respecter la date des rendez-vous. Mais honnêtement, je pense qu’un couturier qui ne donne pas de faux rendez-vous ne travaille pas bien, puisque si tu travailles bien, l’on t’obligera à prendre des tissus. Cela est propre à notre métier, ça peut arriver à tout le monde. On peut ne pas finir le travail de ses clients mais il faut savoir leur parler et surtout faire un bon travail pour qu’ils oublient la déception liée au retard. L’autre souci, c’est que les jeunes gens sont trop pressés aujourd’hui. Je leur recommande de donner du temps pour mieux apprendre le métier.


...comme le témoignent ses deux créations


Afrik-une : Pensez-vous à une initiative pour la formation des jeunes ?  

Je ne veux pas d’une école de couture, ce n’est pas mon truc, cela rend arrogant, nous sommes des gens de terrain.  Nous avons récemment inauguré un centre ou nous pourrions coacher des stagiaires qui ont besoin d’orientation. Dans la mode, il y’a le savoir-faire. Quand vous avez un vêtement, il y’a la manière de coudre. Vous pouvez prévoir le teint, la taille, l’âge, l’occasion à laquelle le vêtement peut être porté. Tout cela est à étudier. Notre devoir est d’aider les gens, il y’a beaucoup à faire.  

Afrik-une : L’Afrique de l’ouest, 6è exportateur mondial du coton, ne transforme que 2% de son or blanc et 90% envoyé vers l’Asie. Que faut-il à la Côte d’ivoire et au reste du continent pour développer l’industrie du textile comme c’est le cas en Chine, au Bangladesh, en Inde et en Turquie ?

Nous commandons parfois nos tissus en Chine ou en Inde et il nous faut souvent attendre six mois avant de les recevoir. C’est déplorable. Il faut prendre conscience que la mode est un métier lucratif et une source d’emploi. Aucun pays ne peut se développer sans la mode. Les pays de nord ont développé le secteur du textile, maintenant ils se déploient en Afrique à cause de la main d’œuvre qui est moins chère. C’est d’hommage mais l’Afrique n’existe pas, elle vit seulement. Sinon, nous existons par rapport à quoi ? Quand vous regardez tout ce que porte l’africain au quotidien, il y’a au moins un accessoire qui ne nous appartient pas. Aujourd’hui au Burkina, tout le monde s’habille en faso-danfani (tissu traditionnel confectionné à la main) et les créations que les jeunes en font sont incroyables. Il faut changer de mentalité.    

Afrik-une : Quelle est votre plus grande satisfaction, après 50 ans de métier ?

C’est d’être vivant, cela me suffit car je n’ai rien donné à Dieu pour le mériter. Lors des défilés dans certains pays étrangers, les créateurs ivoiriens sont programmés en dernière position, ils veulent voir ce que nous faisons. Et ça, c’est une satisfaction, parce que la mode est tellement belle et douce, on ne peut pas être dans la mode et être mécontent.

Interview réalisée par LAWANI Babatundé

Retranscrite par Djibo Amadou  

 



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