Tanoh Beugré Bienvenue: « Un pays qui importe à manger, exporte ses emplois »

Tanoh Beugre Bienvenue, sous la paillotte qui sert de salle de cours, au Centre Goshen…

De retour d’une mission au Mali et en Mauritanie, Tanoh Beugre Bienvenue, Ingénieur des Techniques Agricoles, Président de l’Association pour le Développement et l’Agriculture en Côte d’Ivoire, a accordé une interview à Afrik-une. Entre ses activités de formation en Agriculture et Élevage au Centre  Goshen Exploitation, qu’il a lui-même crée, ce jeune ivoirien trouve du temps pour faire la promotion de l’entrepreneuriat agricole. Pour lui, seule l’Agriculture peut permettre de réduire considérablement le chômage des jeunes en Côte d’Ivoire et partout en Afrique. Entretien.

Afrik-une : Vous êtes promoteur d'un nouveau concept, l'entrepreneuriat  agricole. Qu'est-ce que c’est exactement ? 
L'entrepreneuriat agricole, c'est une nouvelle approche dans la formation ou nous amenons les jeunes à avoir de la passion, à faire un choix dans les niches d'activités du secteur agricole, à créer une activité à partir de la production, la transformation, la commercialisation et le service.

Afrik-une : Qu'est- ce que cela implique ?
Cela implique le don de soi, de l'intégralité et la patience. Il y’a des valeurs qui accompagnent ce choix. Il faut être prêt à accepter la souffrance à l’image de la graine de maïs que nous semons. Elle se fermente pour germer sous l'action de l'eau et de la chaleur. C'est l'une des implications pour qu’à la fin du travail, l’on puisse avoir un bon résultat.

« Seuls les pays qui auront une politique cohérente pourront effectivement réduire le chômage »

Afrik-une: Vous revenez d'une tournée africaine, en Mauritanie et au Mali pour promouvoir ce concept. Comment la jeunesse de ces deux pays a-t-elle accueilli cette initiative? 
Les dirigeants et les jeunes que nous avons rencontrés sont conscients que l'agriculture est un vecteur qui permet la stabilité politique de nos nations en permettant aux jeunes d'avoir du travail. La chaîne agricole dans sa globalité ouvre beaucoup d'opportunités. De façon générale, le chômage est une question structurelle que connaissent tous les pays au monde. Mais seuls les pays qui auront une politique cohérente pourront effectivement réduire le chômage. Si nos pays africains n'en font pas autant, ils auront un jour la jeunesse sur leurs dos. Elle se soulèvera pour prendre son destin en main. Donc, nous disons que l'entrepreneuriat agricole est la solution à la problématique du chômage des jeunes en Afrique. Le rapport des Nations-Unies de 2017 affirme que le monde aura à l'horizon 2050, 460 millions de jeunes dont 26% seront africains. Et de ces 26%, notre continent a 60% de ses jeunes qui sont au chômage. Si nous ne donnons pas une solution cohérente au problème du chômage, nous n'allons pas nous en sortir. Par ailleurs, selon les  rapports de la Banque Mondiale de 2015, 12 millions de jeunes sont sortis des écoles mais seulement 3,1 millions d'emplois étaient disponibles en Afrique. Or l'agriculture est un métier transversal où tous les corps de métier peuvent se retrouver, d'où la solution à l'épineux problème du chômage.

« Un pays qui n'est pas capable de se nourrir est à l'image de ce père de famille qui n'est pas capable de donner à manger à sa femme et ses enfants… Il ne peut avoir de développement pour quelqu'un qui a faim »

Afrik-une: Selon vous, pourquoi nos États ne mettent pas en place des politiques qui puissent favoriser l'insertion des jeunes dans l'agriculture?
Comprenons le problème de base. En Côte d'Ivoire dans les années 70, il existait des structures telles que la SODEPRA (Société pour le Développement de la Production Animale), la SODEFEL (Société de Développement des Fruits et Légumes) et la SODERI (Société de Développement de la Riziculture). Le programme d'ajustement structurel (PAS) qui ont été mis en place dans les années 80 dans nos pays a fait perdre à nos États leur rôle régalien du développement du secteur agricole, obligés de se confier aux privés, alors que l'objectif du privé c'est de faire du gain et non de fonder des structures cohérentes pour avancer. C'est à partir de ces années que le désordre va s'installer dans le secteur agricole ivoirien. Or pour nous, l’agriculture est un secteur de référence et même un secteur vital. Un pays qui n'est pas capable de se nourrir est à l'image de ce père de famille qui n'est pas capable de donner à manger à sa femme et ses enfants. C'est un père indigne. C'est de là que nos pays sont devenus indignes. L'Afrique a une forte croissance démographique et le manque de structure agricole efficiente absorbe l'effort fourni par nos pays, dépassés par l'évolution des choses. Maintenant, il est important que des états généraux soient mis en place et dégager beaucoup de moyens pour résoudre ce problème. Quand vous lisez la conférence de Malabo, il est demandé que chaque État mette 10% de son budget au niveau du secteur agricole. Mais depuis 2012, seule une poignée de pays font l'effort de respecter cette résolution. Tant que nous n'avons pas résolu le problème de la consommation alimentaire de nos pays, ne parlons pas de développement. Il ne peut avoir de développement pour quelqu'un qui a faim. La sécurité alimentaire n'est pas seulement la disponibilité de la nourriture, mais il faut avoir une alimentation équilibrée, riche en tous genres de vitamines et en trois repas de façon continue. Quand nous regardons dans nos pays, cette réalité n'existe pas. En tant qu’acteur du secteur agricole, c'est sur ces problématiques que nous incitons les jeunes à s'investir dans l'agriculture, à accompagner la production agricole. Et attirons l'attention de nos décideurs politiques pour qu’ils accompagnent le financement et la participation des jeunes dans le secteur en les rendant plus fluides.

« Si nos États veulent qu'on retourne à l'agriculture, il va falloir qu'ils réunissent les conditions en facilitant l'obtention du titre foncier »

Afrik-une : Comment incitez-vous cette jeunesse à faire un retour à la terre ? 
Par la prise de conscience, aujourd'hui ils sont conscients que la formation est fondamentale. Le jeune qui sort avec un BTS en Agriculture Tropicale, Option Production Animale, s'il est incapable de faire un élevage de poulet, parce que sa formation est basée sur la théorie, cela pose un problème. Ici au Centre Goshen, nous avons notre stratégie basée sur une formation pratique, de telle sorte que le jeune qui veut s'installer peut construire un bâtiment qui répond aux normes naturelles avec du matériel local. L'environnement l'amène à comprendre qu'on peut toujours commencer un projet agricole avec un petit fonds. C'est ce qui nous amène à développer le poulet traditionnel. Comment mener un projet agricole avec 10 poules et un coq qui sera bientôt rentable d'ici un à deux ans, ça c'est l'approche. Et exposer les opportunités existantes, leur faire comprendre les niches dans lesquelles ils peuvent s'installer et comprendre que les moyens financiers ne doivent pas être un obstacle. Tout ceci s'accompagne d'un leadership qui crée la vision, qui crée la cible et cette dernière crée la provision. C'est ce travail que nous faisons au niveau des jeunes. Si nos États veulent qu'on retourne à l'agriculture, il va falloir qu'ils réunissent les conditions en facilitant l'obtention du titre foncier car les lois foncières rendent les choses difficiles. Il est difficile pour un jeune de s'accaparer un hectare. Ensuite, le financement est un gros problème. Nous avons en Afrique des banques commerciales qui n'accompagnent pas le financement de projets agricoles compte tenu des problèmes climatiques qui impactent la production. C'est l'État qui doit jouer ce rôle pour favoriser l'insertion professionnelle des jeunes. Aussi, les informer des opportunités qu'ils auront avec les projets agricoles. Les jeunes doivent comprendre que la terre est leur source de réussite. Enfin, c'est dès le bas-âge que le travail doit commencer. Nous devons enseigner à nos enfants les bienfaits et les techniques du secteur agricole pour qu'ils en aient l'amour. Ce que nous avons appris dans notre jeunesse est déterminant pour notre avenir. La plupart de nos pays sont exportateurs de matières premières sans transformation. La BAD affirme qu’à l'horizon 2050, l'Afrique va perdre 110 milliards de dollars en termes d'importation de nourriture. Un pays qui importe à manger, exporte ses emplois. Les 110 milliards de dollars pourraient servir à développer notre secteur agricole et résoudre le problème de l’employabilité des jeunes.

...situé dans son champ d’hévea de 13 hectares, à 23 km d’Abidjan 

Afrik-une: L'État de Côte d'Ivoire veut passer de 30 à 50% de sa transformation agricole, d’ici quelques années. Comment peut-il y parvenir ?
Le pari est tenable. Quand vous regardez notre approche dans le développement de l'agriculture, elle prend en compte le Programme National d'investissement Agricole et ses 9 agropoles qui vont être mis en place. Ainsi, arriver à 50% de transformation n'est pas irréel ou utopique, il suffit d'avoir un plan stratégique pour atteindre cet objectif. Pour ce faire la politique ne doit pas s'entremêler dans cet ambitieux projet, nous avons des cadres compétents en la matière mais dans l'applicabilité, les intérêts des lobbies piétinent le projet. Nous sommes premiers dans la plupart des produits agricoles, les transformer à 50% est chose facile, car nous avons les moyens et nous pouvons chercher des partenaires pour nous accompagner.

Afrik-une : Il existe depuis 2015, un Programme National d’Éducation Entrepreneuriale dans nos écoles, du préscolaire au secondaire. Que pensez-vous de cette initiative ? 
C'est une belle initiative de la part de l’État et de ses partenaires. Nous étions contents quand nous avons appris la nouvelle. Mais qui va enseigner l’entrepreneuriat à l'école? Est-ce le professeur d'EPS ou un autre ? Bon nombre de professeurs n'ont jamais pris de risque professionnel pour être à même de dispenser l'entrepreneuriat. Pour nous, l’entrepreneuriat c'est un métier qui s'enseigne avec de l'expérience. Lorsqu'on a été confronté à des difficultés de financement, de fiscalité, de règlement de salaires et que l’on réussit, nous serons capables d’enseigner un enfant et l’orienter. En ce moment, nous enseignons avec le cœur. Il faut donc encadrer les professeurs par les experts afin qu'ils enseignent bien l'entrepreneuriat. Bref, laisser les praticiens occuper le devant de la scène.

Afrik-une : Est-ce que ce n’est pas le moment de repenser le système scolaire en Afrique ?
C'est un problème général. Aujourd'hui, il y’a des filières qui sont enseignées qui n'ont aucune importance. Les pays asiatiques réussissent parce que l'enseignement est basé sur leurs cultures. La culture est l'âme d'une nation, un peuple qui perd sa culture est voué à échouer. Où les enfants de nos autorités fréquentent? Ils sont tous à l'étranger. Ce n’est pas sérieux et c'est indigne. Quand il y’aura un décret pour les interdire d’emmener leurs enfants étudier à l'étranger, le système éducatif s'améliorera.

Afrik-une : Que faut-il alors ?
Il est temps que nous sortons du système où les cours sont monotones. Regardons le modèle de l'Allemagne et de la Suisse. Ces deux pays donnent de l'importance aux métiers professionnels basés sur la pratique. Par exemple, lorsqu'on enseigne la sculpture à des étudiants, après la phase pratique ils comprennent tous les contours du domaine sans étudier le cours. Chez nous, quand on parle d'avion à un enfant du village, il est perdu. Avec les écoles professionnelles nous parlons de site d'expérimentation. Ce sont des endroits où les élèves se retrouvent pour affronter la réalité. C'est ce que nous mettons en pratique ici, nous mettons les étudiants dans la réalité les plus difficiles de telle sorte que moralement, ils soient préparés à tout. Une fois en activité, même les conditions les plus difficiles ne freinent pas leur élan.

Interview réalisée par LAWANI Babatundé


Commentaires

  1. Très bonne initiative. J'aimerais y adhéré.

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    1. Vous voulez adhérer à quelle initiative ? Soyez plus précis svp. Merci

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  2. Bien le bonjour. L'agriculture-élevage est en effet le moyen le plus sûre de restreindre la bulle du chômage. Et le gouvernement est loin d'en être ignorant. D'où l'ouverture de multiples écoles de formation en ce sens. Cependant il est où l'intérêt de former des milliers de jeûnes chaque année si de réelle mesures d'accompagnement ne suivent pas ou ne sont mises qu'à disposition de certains particuliers ? Pour y répondre ,il faut se poser des questions telles que :
    Quelles structures sont mises en place pour suivre la qualité des enseignements ?
    Existe t-il assez d'entreprise ou structures étatiques à la disposition des jeûnes diplômés ?
    ... Les plus importantes sont à venir.
    Mais retenons que l'agronome en Afrique est livré à la nature 😕.
    Je suis Eleman Henri, Technicien supérieur en agronomie tropicale option production animale.

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    1. Belle analyse. A force d'en parler, on fera bouger les lignes. Et petit à petit, le choses vont changer. Bien at vous

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